MODE D’EMPLOI : Petite histoire du genre et des études féministes françaises.

Les études féministes et les études de genre sont des recherches qui se signalent par l’étroite relation que leurs résultats entretiennent avec les conséquences politiques. Pour un grand nombre d’entre elles, les chercheuses peuvent participer à l’élaboration de mesures en faveur des femmes. Les liens avec la politique sont donc une évidence : petite histoire de ces grandes influences.
C’est à partir des années 1990 que le mot « genre » a été adopté par les chercheurs. Il leur servait souvent à renommer des concepts des années 1970-80 qui étaient encore trop connotés par l’idéologie marxiste de la génération précédente. De ce fait, des termes comme « rapports sociaux de sexe », « patriarcat », « domination masculine » ont eu tendance à disparaître au profit de nouveaux termes, moins idéologisant et plus franchement tournés vers l’Atlantique plutôt que vers l’Oural. Mais le terme « genre » n’a pas que remplacé des formulations antérieures et force est de constater que « genre » recouvre, de l’aveu même des publications scientifiques, un grand nombre de réalités.

ROMPRE AVEC LE PASSE : l’impératif des années 1970-80.

A la fin des années 60, le combat féministe était neuf. Il fallait qu’il se démarque. Pour les chercheuses féministes, la rupture épistémologique était conçue comme un impératif. Qu’est-ce qu’une « rupture épistémologique » ? C’est ce dont nous avions déjà parlé au sein de notre article « MODE D’EMPLOI » sur Françoise Héritier. Pour arracher la racine du mal, il faut « lutter individuellement et collectivement contre les privilèges d’une pensée acquise à partir des observations faites par nos lointains ancêtres et réitérées depuis ». Pour les premiers chercheurs féministes, la rupture épistémologique partait du constat de cette cécité des penseurs consacrés. La première phase fut une phase de déconstruction, de critique d’analyses « androcentrées » afin de s’appliquer à révéler la cécité des penseurs qui nous avaient précédés. Cette position à l’égard de Platon, d’Aristote, de Saint Augustin, de Nietzsche, de Victor Hugo est totalement légitime dans leur esprit. On retrouve d’ailleurs souvent cette position chez nos joyeux contradicteurs qui nous opposent le caractère passéiste de notre façon de penser…
Cependant, depuis ces premiers travaux – qui sont encore continués de nos jours – la réalité sociale de la condition des femmes a connu des évolutions, des permanences autant que des reproductions. En interne, les chercheurs ont reconfiguré les façons de définir le concept. Car ce concept est mouvant, ne repose sur rien. Continuons l’histoire brumeuse de son apparition en France, au sein d’institutions académiques et éditoriales, la plupart liées aux mouvements féministes.

LES PREMIÈRES MILITANTES

En France, la première phase a consisté en des travaux de traduction effectués par des militantes féministes.

Aujourd’hui encore, en France, les études féministes ne sont pas un domaine scientifique établi. Elles se sont constituées dans un contexte social, intellectuel et politique particulier. Leur mise au placard ou leur résurgence et le fait des fluctuations du mouvement féministe, et plus tard LGBT, et de sa visibilité sur la scène nationale. Les productions sont diffuses, innombrables et irriguent toutes les sciences humaines. Une situation qui ne doit pas vous rassurer. Elle découle de ce que nos contradicteurs sur cette page nous ont souvent objecté « le genre n’est pas une théorie ». Si des laboratoires de recherche se sont développés (Paris VIII), force est de constater que, en France, le Genre reste un paradigme, mais infiniment stimulé par des bourses de recherche nombreuses, des priorités de recherche formulées par des laboratoires, des colloques fréquents et un « effet de mode » qui assure au chercheur débutant une audience appréciable. Cette audience a une histoire.

LE DÉPLOIEMENT DES RECHERCHES FÉMINISTES :des recherches sur le travail au bicentenaire de la révolution française

A partir des années 1983-1984, la reconnaissance institutionnelle et le renforcement du domaine passa par les travaux de la sociologie du travail dans une perspective de déconstruction, entre autres, du concept de travail. Puis, peu à peu, elles se sont élargies à d’autres thématiques – les politiques sociales, les nouvelles technologies de la reproduction – et s’est ouverte à d’autres approches disciplinaires, la géographie et la psychologie notamment.
Pour une université française encore imprégnée par le marxisme, il s’agissait de renouveler un champ de recherche archi-piétiné en faisant reconnaître que les femmes apportent de nouvelles conceptualisations et des réponses aux demandes sociales. En effet, la dimension productive des études marxistes portant sur le travail n’avait jamais imaginé intégrer les femmes. Or, il apparaissait que même à l’intérieur d’une classe sociale donnée, hommes et femmes avaient des comportements distincts… Ainsi, il s’agissait pour ces sociologues du travail, d’intervenir sur le travail en répondant aux questions sociales et aux réformes en cours en mesurant les attentes que les femmes peuvent en espérer (réorganisation du temps de travail). Ces recherches furent au centre d’un ensemble de recherches financées par la Caisse nationale des allocations familiales.
Soulignons néanmoins que les études de Genre occasionnèrent en France un débat des chercheurs sur l’articulation entre genre et sexualité, les questions de sexualité renvoyant bien entendu à l’homosexualité. Les marxistes y étaient opposées car cette ambivalence minait la constitution d’une « classe des femmes » qui se trouvait dès lors divisée entre lesbiennes et hétérosexuelles.

L’année 1989 peut être retenue comme charnière. Les groupes de recherche féministes se diversifient et connaissent une croissance notable de recherches intégrant les dimensions politiques, peu présentes jusqu’alors. Pourquoi 1989 ? Parce que la Révolution Française… C’est en effet à l’occasion des commémorations du Bicentenaire que la France mitterrandienne s’autorise la tenue d’un Colloque scientifique à Toulouse : « Les femmes et la Révolution ». Il marqua une étape importante dans le renouvellement des recherches ; car le fait de reparcourir l’histoire de la Révolution dans la perspective de la place des femmes et des rapports de genre fait émerger des problématiques nouvelles mettant au jour l’exclusion des femmes de la politique, la question de leur représentation et l’analyse du politique en général. C’est donc un infléchissement des recherches vers la prise en compte du féminisme comme élément de la vie politique. Ces nouvelles perspectives théoriques se traduisent entre autres par la diffusion de ces débats à l’ensemble de l’opinion et se polarisent désormais autour de la question de la parité entre hommes et femmes en politique. C’est à ce colloque que l’on doit encore la place de Najat Vallaud-Belkacem au ministère des Droits des femmes.

LE DÉVELOPPEMENT DES ÉTUDES FÉMINISTES EN FRANCE : une politique européenne.

La fin des années quatre-vingt correspond à un moment important de la prise en compte désormais incontournable de la dynamique européenne et à la nécessité pour les recherches de s’engager dans les divers programmes liés à la construction de l’Europe. La construction de l’Union européenne place la France devant la nécessité de répondre aux engagements d’égalité et de promotion des femmes. Mais, plus encore, les chercheurs français trouvent auprès des organismes européens de nouvelles sources de financement dès lors qu’ils s’inscrivent dans les programmes de promotion de l’égalité des chances. Sources de financement qui leur faisaient défauts au niveau national.
Dès lors, les participations des chercheuses et chercheurs français aux divers réseaux européens mis en place aussi bien par le Conseil de l’Europe que grâce aux financements de la Commission européenne furent leur moyen de reconnaissance institutionnelle.
Par ailleurs, les années 1994 et 1995 connaissent des changements significatifs dans la prise en compte des recherches sur les femmes et mettent en lumière une nouvelle donne des recherches féministes. Ces années correspondent en effet à la préparation de la quatrième Conférence mondiale de l’ONU sur les femmes.

RECHERCHES FÉMINISTES ET NOUVELLES DONNES POLITIQUES

Nous le répétons. Les études de Genre comme le féminisme sont des développements idéologiques. Cet état de fait est reconnu en interne par les chercheurs féministes eux-mêmes : « Savoirs scientifiques et pouvoirs politiques sont des processus qui ne sont jamais très éloignés. En matière de recherches sur les femmes et de recherches féministes les liens sont particulièrement étroits. C’est pourquoi, pour analyser l’essor des recherches féministes, il faut comprendre la place du féminisme sur l’échiquier politique » […] « Alors même que le féminisme est, en France, associé au large processus de transformation des valeurs culturelles consécutif à l’élargissement du salariat féminin, il est dans le même temps marginalisé et prioritairement rapporté aux groupes politiques de l’extrême gauche, en marge des groupes politiques. »
[In : Dominique Fougeyrollas-Schwebel, « L’inscription des études féministes au sein du CNRS », Les cahiers du CEDREF [En ligne], 10 | 2001]
À la fin des années 1990, la place qu’a pris l’ONU et l’Europe dans la promotion des recherches féministes et de genre a contraint le gouvernement français à envisager une action spécifique de promotion des recherches dans le domaine. Dans le même temps, les associations féministes se sont renforcées et sont de plus en plus souvent mises à contribution comme partenaires des politiques sociales. Signe des effets de renouvellement des problématiques de recherche par les théories féministes, le CAPES de sciences sociales pour l’année 1998 comporte à son programme la question des inégalités entre hommes et femmes et la bibliographie de préparation donnée aux étudiants fait une large place aux travaux pionniers des féministes dans ce domaine, en sociologie et en histoire. Situation qui explique que de jeunes professeurs en économie se sentent encore investis d’une mission et que certains d’entre eux soient venus nous apporter la contradiction sur ce groupe.
Au final, c’est en sciences sociales et en histoire que les recherches féministes se sont le plus développées et notamment dans les domaines du travail, de la famille, de l’école et des politiques sociales. Autant de domaines facilement pénétrables du fait de la présence non démentie depuis des décennies des penseurs de gauche au sein de l’université française.

Auteurs en lien avec la réécriture épistémologique :


• Delphy Christine (1975). « Pour un féminisme matérialiste ». L’Arc, n° 61.
• Fraisse Geneviève (1982). « Sur l’utilisation du concept de ‘rupture épistémologique’ dans le champ des recherches féministes ». Actes du colloque « Femmes, féminisme et recherches », Toulouse.

Oristelle Bonis


Éditrice et traductrice féministe, elle fut la première à traduire en France des textes de Kimberlé Crenshaw sur l’intersectionnalité mais aussi, Des singes, des cyborgs et des femmes de Donna Haraway .
Elle est une féministe radicale, codirectrice de la collection « Bibliothèque du féminisme » chez l’Harmattant dont les essais questionnent le rapport entre différence biologique et inégalité des sexes, entre sexe et genre. Militante, elle a notamment publié une anthologie du Black feminism en 2008.


Cynthia Kraus

Philosophe travaillant en Suisse, Cynthia Kraus a traduit Gender Trouble de Judith Butler. La bible de chevet de tous nos trolls les plus cultivés (il y en a très peu)


Gail Pheterson

Gail Pheterson est une psychologue d’origine états-unienne, travaillant en France, elle-même régulièrement traduite en français et ayant collaboré avec Nicole-Claude Mathieu à la traduction du texte fondateur de Gayle Rubin sur les « systèmes de sexe/genre ».

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